Galilée 52 vmc : Le livre de l’Univers est écrit en langue mathématique [Il Saggiatore]

Publié le par Maltern

Galilée 52 : Le livre de l'Univers est écrit en langue mathématique [Il Saggiatore]

1564-1642


50 - « La philosophie est écrite dans cet immense livre qui continuellement reste ouvert devant les yeux (ce livre qui est l'Univers), mais on ne peut le comprendre si, d'abord, on ne s'exerce pas à en connaître la langue et les caractères dans lesquels il est écrit. II est écrit dans une langue mathématique, et les caractères en sont les triangles, les cercles, et d'autres figures géométriques, sans lesquelles il est impossible humainement d'en saisir le moindre mot; sans ces moyens, on risque de s'égarer dans un labyrinthe obscur. »


«La filosofia è scritta in questo grandissimo libro che continuamente ci sta aperto innanzi a gli occhi (io dico l'universo), ma non si può intendere se prima non s'impara a intendere la lingua, e conoscer i caratteri, ne' quali è scritto. Egli è scritto in lingua matematica, e i caratteri son triangoli, cerchi ed altre figure geometriche, senza i quali mezi è impossibile intenderne umanamente parola; senza questi è un aggirarsi vanamente per un oscuro laberinto» Opere di Galileo Galilei, éd. nationale, Firenze 1968, V, p. 232.



Galilée, L'Essayeur & Dialogue sur les deux plus grands systèmes du monde (Edition Nationale pour les références)

[L'astronomie n'est plus cette science à part où l'on peut appliquer les mathématiques et ou les lois sont nécessaires, et la physique une simple « histoire naturelle » portant sur les variations de ce qui naît et périt. Terre et cieux sont désormais soumis aux mêmes lois du mouvement. Une telle rupture amène Galilée à redéfinir la notion d'expérience sensible que son invention du Télescope élargit. Il va même jusqu'à défendre Aristote contre ses disciples en émettant l'hypothèse que sa méthode déductive et rationnelle (a priori) n'est qu'un procédé d'exposition de ses résultats alors que sa recherche était empirique ( a posteriori)

Le Dialogue sur les deux grands systèmes du monde - 1632 - est un des livres qui marque la naissance de la physique Moderne, conçue comme science de la Nature.

Simplicio : porte-parole d'Aristote,

Salviati : porte-parole de Galilée,

Sagredo : l'homme sans préjugé ; il se rend aux raisons de Salviati-Galilée.


T 2 : La constitution de l'univers : objet le plus noble de la science.

Qui considère les choses d'un point plus élevé, se singularise plus grandement; se tourner vers le grand livre de la nature, qui est proprement l'objet de la philosophie, est le moyen d'élever son regard; bien que tout ce qui se lit dans ce livre soit le mieux proportionné, en tant que fruit du souverain artisan, c'est lorsque se découvre à nos yeux le travail et l'artifice que la lecture en est plus claire et plus digne. La constitution de l'univers, à ce qu'il me semble, est parmi les choses naturelles perceptibles ce qui se peut placer au premier rang, puisque, en tant que contenant universel, elle dépasse en grandeur tout le reste, et comme règle et soutien de toute chose, elle doit aussi les dépasser en noblesse.

[Dialogue, Préface]


T. 3 : « dans les sciences de la nature, les conclusions sont vraies et nécessaires » [science humaines / sciences de la nature]


SALV. - Si on discutait d'un point de droit ou d'une autre partie des humanités dans lesquelles il n'y a ni vérité ni fausseté, on pourrait bien se fier à la subtilité d'esprit, la facilité de parole, l'aisance dans l'écriture, et espérer que quelqu'un, dépassant les précédents, montre et fasse reconnaître la supériorité de son raisonnement. Mais dans les sciences de la nature, les conclusions sont vraies et nécessaires, elles n'ont que faire de la volonté humaine, il faut donc se garder d'y prendre la défense du faux: mille Démosthènes, mille Aristotes perdraient la partie face à tout esprit moyen qui, par chance, aurait appréhendé la vérité. Signor Simplicio, n'y pensez plus, n'attendez plus la venue d'hommes plus savants que nous, plus érudits et nourris de livres, qui, au mépris de la nature, pourraient transformer en vrai ce qui est faux. De toutes les opinions présentées jusqu'à présent sur l'essence de ces taches solaires, celle que vous venez d'exposer vous semble la vraie; si c'est le cas, c'est que toutes les autres sont fausses.

[Dialogue, EN VII, 78]

T.4 : Simplicio « à qui recourir pour régler nos controverses, si on détrône Aristote ? »

SAGREDO : Je me mets à la place du signor Simplicio. Je le vois très ébranlé par fa force de ces raisons vraiment concluantes. Mais d'autre part, à voir la grande autorité qu'Aristote a acquise universellement, à considérer le nombre des interprètes fameux qui se sont épuisés à expliquer ce qu'il voulait dire, à voir d'autres sciences, si utiles et nécessaires au public, fonder sur le crédit d'Aristote une grande partie de leur estime et de leur réputation, le signor Simplicio est fort troublé et effrayé; je crois l'entendre demander : à qui recourir pour régler nos controverses, si on détrône Aristote ? Quel autre auteur suivre dans les écoles, académies et universités ? Quel philosophe a traité, et de façon si ordonnée, toutes les parties de la philosophie naturelle sans omettre la moindre conclusion particulière ? Faut-il dévaster cet édifice où tant de voyageurs viennent se réfugier ? Faut-il détruire cet asile, ce Prytanée, où viennent s'abriter si commodément tant de savants, où, sans s'exposer aux injures de l'air, simplement en tournant quelques feuillets, on peut acquérir toutes les connaissances sur la nature ? Faut-il ruiner ce rempart à l'abri duquel on demeure en sécurité contre tous les assauts ennemis ? Je compatis avec lui, comme avec quelqu'un qui, au prix de beaucoup de temps, d'une dépense énorme, du travail de centaines d'artisans, aurait édifié un magnifique palais, et le verrait menacer ruine, parce que les fondations seraient mauvaises: pour s'épargner la douleur de voir s'écrouler les murs ornés de tant de gracieuses peintures, tomber les colonnes qui soutiennent les superbes galeries, tomber les plafonds dorés, s'écrouler les chambranles, frontispices et corniches en marbre, qu'on avait amenés là à si grand prix, il chercherait à prévenir la ruine au moyen de chaînes, étais, contreforts, barbacanes et étançons.

[Dialogue, EN VII, 81]

T. 5 : « Je dirai que la vérité que nous font connaître les démonstrations mathématiques est celle-là même que connaît la sagesse divine ».

« [1] SALVIATI : En voici un autre exemple. Ne dit-on pas qu'en sachant dans un marbre découvrir une très belle statue, le génie de Buonarroti s'est hissé bien au-dessus des esprits communs ? Faire cela, ce n'est pourtant qu'imiter une seule attitude, la disposition extérieure et superficielle des membres d'un homme immobile. Qu'est-ce en comparaison d'un homme que la nature a fait, composé de tant de membres externes et internes, de tant de muscles, tendons, nerfs et os, qui servent à tant de mouvements différents? sans parler des sens, des puissances de l'âme, et enfin de la puissance de comprendre? N'aurons-nous pas raison de dire qu'entre la fabrication d'une statue et la formation d'un homme vivant, voire la formation d'un misérable ver, il y a une distance infinie ?

SAGR. : Quelle différence faites-vous entre la colombe d'Archytas et une colombe de la nature ?

SIMPL. : Ou je suis de ceux qui ne comprennent rien, ou alors votre raisonnement comporte une contradiction évidente. Parmi les plus grands éloges qu'on fait de l'homme, œuvre de la nature, l'éloge suprême est à vos yeux qu'il peut comprendre; or, avec Socrate, vous venez de dire qu'il ne comprend rien; cela voudrait dire que la nature non plus n'a pas compris comment faire un intellect qui comprenne.

SALV. : Votre objection est très pénétrante. Pour y répondre, recourons à une distinction philosophique, et disons que comprendre se prend en deux sens, intensive ou bien extensive; extensive, c'est-à-dire par rapport à la multitude des choses intelligibles - il y en a une infinité -, l'entendement humain est comme rien, quand bien même il comprendrait mille propositions, puisque mille, par rapport à l'infini, est comme zéro; mais si on entend comprendre intensive, pour autant que ce terme implique intensité, c'est-à-dire perfection, dans la compréhension d'une proposition, je dis que l'intellect humain en comprend parfaitement certaines et en a une certitude aussi absolue que la nature elle-même peut en avoir; c'est le cas des sciences mathématiques pures, c'est-à-dire de la géométrie et de l'arithmétique: en ces sciences l'intellect divin peut bien connaître infiniment plus de propositions que l'intellect humain, puisqu'il les connaît toutes, mais à mon sens la connaissance qu'a l'intellect humain du petit nombre de celles qu'il comprend parvient à égaler en certitude objective la connaissance divine, puisqu'elle arrive à en comprendre la nécessité et qu'au-dessus de cela il n'y a rien de plus assuré.

[2] Pour mieux m'expliquer, je dirai que la vérité que nous font connaître les démonstrations mathématiques est celle-là même que connaît la sagesse divine; je veux bien vous concéder que la façon dont Dieu connaît l'infinité des propositions, alors que nous n'en connaissons qu'un petit nombre, est éminemment plus excellente que la nôtre: notre façon procède par raisonnements [discorsi] et passages de conclusion en conclusion, alors que Sa façon est l'intuition simple; par exemple, pour obtenir la science des propriétés du cercle (et il y en a une infinité), nous commençons par l'une des plus simples, la prenons pour définition, puis, par raisonnement [discorso], passons à une seconde, à une troisième ensuite, à une quatrième encore, etc.; l'intellect divin, par la simple appré¬hension de l'essence du cercle, sans raisonnement qui suppose du temps, comprend l'infinité entière de ces propriétés; elles sont en effet virtuellement comprises dans les définitions de toutes les choses et finalement, tout en étant en nombre infini, peut-être ne font-elles qu'un dans leur essence et dans l'esprit divin. Cela n'est pas non plus totalement inconnu à l'intellect humain, mais une brume profonde et dense le lui dissimule; cette brume se réduit et s'éclaircit partiellement quand nous nous sommes rendus maîtres de quelques conclusions, solidement démontrées et possédées, dont nous disposons si aisément que nous pouvons passer rapidement de l'une à l'autre; car enfin, dans un triangle, l'égalité du carré opposé à l'angle droit avec les carrés des deux autres côtés, qu'est-ce sinon l'égalité de parallélogrammes ayant des bases communes et tracés entre des parallèles? Et n'est-ce pas finalement la même chose que l'égalité de deux surfaces qui, appliquées l'une sur l'autre, restent dans les mêmes limites sans se dépasser ? Or ces passages que notre intellect fait dans le temps, en avançant pas à pas, l'intellect divin, à la façon de la lumière, les parcourt en un instant, ce qui revient à dire qu'il les a toujours tous présents.

J'en conclus que l'entendement divin dépasse infiniment le nôtre par sa façon de comprendre et par la multitude des choses qu'il comprend; mais je n'abaisse pas le nôtre jusqu'à le tenir pour rien du tout; et même, quand je considère les nombreuses et merveilleuses choses que les hommes ont comprises, cherchées et réalisées, je connais alors et comprends très clairement que l'esprit humain est l'œuvre de Dieu, l'une de ses plus excellentes.

SAGR. : A ce sujet, j'ai maintes fois considéré, moi aussi, la grande pénétration de l'intellect humain. Quand je vois tant de merveilleuses découvertes faites par les hommes, dans les arts comme dans les lettres, et que je réfléchis sur mon savoir, je ne puis promettre de trouver des choses nouvelles, ni même d'apprendre celles qui ont déjà été trouvées; alors, confondu de stupeur, affligé de désespoir, je me jugerais presque accablé par le malheur. Si je regarde quelque excellente statue, je me dis : quand sauras-tu retirer le superflu d'un morceau de marbre et découvrir la si belle figure qui y était cachée ? Quand sauras-tu mélanger et étendre différentes couleurs sur une toile ou un mur et représenter tous les objets visibles, à la façon d'un Michel-Ange, d'un Raphaël, d'un Titien ? Si je regarde ce qu'ont trouvé les hommes pour partager les intervalles en musique, établir des préceptes et des règles dont la mise en oeuvre fait les délices de l'oreille, quand cessera ma stupeur? Que dire de tant d'instruments si divers ? Et la lecture des poètes excellents, de quelles merveilles ne remplit-elle pas celui qui prête attention à l'invention des beautés [concetti] et à leur agencement ! Que dire de l'architecture ? De l'art de la navigation ? Mais, au-delà de toutes ces stupéfiantes inventions, de quelle supériorité d'esprit témoigna celui qui trouva le moyen de communiquer ses pensées les plus cachées à n'importe qui d'autre, fût-il très éloigné dans l'espace et dans le temps ! Parler à ceux qui se trouvent aux Indes, à ceux qui ne sont pas encore nés et ne le seront que dans mille ou dix mille ans ! et avec quelle facilité! en assemblant diversement vingt petits caractères sur une feuille de papier! C'est là le sceau de toutes les admirables inventions humaines, ce sera la conclusion de nos discussions d'aujourd'hui ! Les heures les plus chaudes sont passées, je pense que le signor Salviati aura l'envie d'aller en barque profiter de notre fraîcheur; demain je vous attendrai tous les deux pour continuer les discussions commencées. »

[Dialogue, EN VII, 128-131]


 

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